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L’inconduite sexuelle dans le secteur philanthropique

woman looking down

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AFP Global Daily travaille sur cette série en deux parties depuis quelques mois déjà. Nous vous présentons aujourd’hui la Partie 1 : Lorsque les femmes osent parler. La Partie 2 : La réponse sera publiée très prochainement.



Partie 1 : Lorsque les femmes osent parler

 

En avril 2015, Élise Martin (un pseudonyme), une professionnelle en collecte de fonds aguerrie, a parcouru en avion quelque 2 500 kilomètres pour aller passer une entrevue pour un poste de responsable principale du développement d’un grand organisme de bienfaisance canadien qui jouit d’une réputation internationale. C’était une occasion d’emploi importante pour elle et elle allait passer la journée en réunion avec le chef du service de développement et d’éventuels collègues.

Les entrevues en matinée se sont bien déroulées. Après le lunch et d’autres rencontres, Élise descendait un escalier derrière un membre du service de développement, et le chef du service la suivait, une marche plus haut.

« Pendant que nous descendions, le chef du service a mis ses mains sur mes épaules et a dit, en serrant mes épaules, “Élise va apporter plein d’argent lorsqu’elle viendra”. »

Mme Martin a fait part à son mari de ce que le chef du service avait fait. Elle était étonnée qu’un homme puisse agir de la sorte encore aujourd’hui, dans le cadre d’une entrevue d’emploi.

« Mais c’était une occasion d’emploi extraordinaire », raconte-t-elle. « J’étais enthousiaste. L’occasion était belle pour moi, mais aussi pour toute ma famille. » Son mari travaillait sur sa thèse de doctorat et le couple avait deux fils âgés de 12 et 8 ans.

Élise Martin mentionne que ce n’est pas comme si c’était la première fois qu’elle était la cible d’insinuations à connotation sexuelle ou de harcèlement sexuel au cours de sa carrière, précisant que sa première expérience remonte aux années 1990. Un incident en particulier l’a marquée… ça s’est passé lors d’une réception pour les donateurs au début des années 2000.

« Un donateur qui avait visiblement trop bu – un avocat cravate – criait “Où est Élise? Je veux m’asseoir à côté d’Élise”, en marchant vers moi et en me prenant par la taille », raconte-t-elle.

Mme Martin n’avait pas vu ce geste comme du harcèlement à l’époque, bien qu’elle se soit sentie plutôt mal.

Or, les situations d’inconduite sexuelle – et les comportements relevant davantage du sexisme que du harcèlement qu’elle avait subis dans le cadre de son travail au sein d’autres organismes de bienfaisance – ne l’avaient aucunement préparée à ce qu’elle allait vivre.

Alors qu’Élise Martin parvenait au sommet de sa carrière, jamais pourtant elle n’allait être aussi vulnérable à d’autres égards. Elle ne le réalisait tout simplement pas à ce moment.

Elle en a pris conscience des années plus tard, après avoir vécu trois années de misère. Et après de nombreuses heures de thérapie.

*

Un sondage publié en avril 2018 par le Chronicle of Philanthropy et l’Association des professionnels en philanthropie a permis de commencer à quantifier l’inconduite sexuelle dans le secteur de la philanthropie. Selon ce sondage :

  • 25 % des femmes qui œuvrent en collecte de fonds déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel au cours de leur carrière;
  • 7 % des hommes qui œuvrent en collecte de fonds déclarent avoir été victimes de harcèlement;
  • 96 % des agresseurs sont des hommes;
  • 65 % des victimes de harcèlement déclarent que l’agresseur était un donateur dans au moins un incident;
  • 39 % des personnes qui font carrière en collecte de fonds affirment que les agresseurs sont des collègues, des gestionnaires, des cadres ou des administrateurs;
  • Plus de la moitié des cas de harcèlement sexuel impliquent des attouchements ou des contacts physiques non désirés.

Réalisé en ligne en février 2018 par la firme Harris Poll, le sondage a confirmé ce que de nombreuses femmes subissent dans le secteur depuis des années. Certaines d’entre elles en parlent ouvertement aujourd’hui – de façon anonyme, à titre de dénonciation officielle ou en privé à des amis et collègues de confiance.

*

À l’opposé de l’endroit où vit Élise Martin, Liz LeClair, CFRE, qui était alors professionnelle en développement de haut niveau pour un organisme de bienfaisance du Canada atlantique, vivait sa propre réception pour les donateurs.

« Ce devait être une réception où j’allais pouvoir tisser des liens avec des donateurs de premier plan pour l’organisme de bienfaisance que je représentais », écrit-elle dans son article paru dans Point of View, de la CBC, le 2 janvier 2019.

« J’ai plutôt été victime d’une agression sexuelle, bien assise à ma table. Un cadre d’une multinationale a glissé sa main sous ma jupe jusqu’à toucher mes sous-vêtements. Nous prenions place à une table avec ses pairs.

« Discrètement, j’ai repoussé sa main, puis j’ai croisé les jambes pour m’assurer qu’il ne me ferait pas d’autres attouchements. Dans les semaines qui ont suivi, il m’a envoyé des courriels dans lesquels il me faisait une proposition en échange d’un généreux don. À l’instar d’autres hommes de pouvoir que je côtoie dans le cadre de mon travail, il avait pris mon intérêt professionnel à son égard comme un signe que j’étais “ouverte et prête à tout”. »

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Élise Martin s’est fait offrir le poste qu’elle convoitait au sein de l’organisme de bienfaisance canadien de réputation internationale. « Non seulement on voulait m’embaucher, mais tout s’est fait rapidement », se rappelle-t-elle.

À sa première journée de travail en juillet 2015, la vice-présidente intérimaire qui l’avait rencontrée en entrevue est venue la chercher à son hôtel pour la conduire au travail. À leur arrivée au bureau, le chef du service de développement a accueilli la vice-présidente en lui faisant une accolade, ce qui a pour le moins étonné Élise.

Plus tard ce matin-là, pendant qu’elle était en séance d’orientation en compagnie d’une collègue, celle-ci a dit à Élise que le seul problème avec le chef du service de développement était son attitude avec les femmes. « As-tu remarqué comment il a accueilli [la vice-présidente] ce matin? »

Élise Martin poursuit en disant que quelques jours plus tard, pendant qu’elle était en réunion avec un autre nouveau collègue, le chef du service est venu les saluer, mais « son regard était rivé sur ma poitrine ».

« J’étais aux aguets, évidemment, mais tout le monde l’aimait », poursuit-elle. « Et je pouvais comprendre. Il était charismatique et intelligent. Il était grand et en forme, jeune, mais distingué. Il était reconnu pour ses compétences en leadership et avait rapidement gravi les échelons. »

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Beth Ann Locke, ancienne membre du conseil d’administration de Fondation canadienne pour la philanthropie de l’AFP, a décidé de raconter son histoire personnelle en 2014 – trois ans avant les révélations hautement médiatisées au sujet de Harvey Weinstein – dans le cadre de la campagne #YesAllWomen (#Ouitouteslesfemmes), un mouvement populaire de femmes lancé en réponse au mot-clic #NotAllMen (#Pastousleshommes). Ce mot-clic était devenu populaire après la tragédie d’Isla Vista, en Californie, où Elliot Rodger, un jeune homme de 22 ans, avait tué six personnes et en avait blessé 14 autres avant de s’enlever la vie.

 

La tuerie d’Isla Vista[1] est marquante, car son auteur, tout juste avant de commettre son crime, a envoyé par courriel un « document autobiographique » de 141 pages à plus de 20 personnes auxquelles il disait vouloir punir les femmes qui l’avaient rejeté et punir les hommes sexuellement actifs parce qu’il les enviait. Elliot Rodger est donc perçu par la sous-culture des incels (de l’anglais « involuntary celibates », hommes « involontairement célibataires ») comme une sorte de martyr. Le 23 avril 2018, à Toronto, Alek Minassian, au volant d’un camion loué, a perpétré une violente attaque au camion-bélier, faisant 10 morts et 16 blessés. Avant l’attaque, il avait publié sur Facebook le message suivant : « La rébellion incel a déjà commencé! Nous allons renverser tous les Chad et les Stacey! Acclamons tous le gentilhomme suprême Elliot Rodger! »

C’est à la suite de ces tueries, et dans un geste de solidarité, que Beth Ann Locke a décidé de lever le voile sur son expérience d’inconduite sexuelle dans le secteur philanthropique en publiant le gazouillis « #YesAllWomen B/c at 33, in my office, a colleague grabbed my wrist & tried to put my hand on his erection. Supposed to be a “compliment” » (#OuiTouteslesfemmes, car à 33 ans, à mon bureau, un collègue m’a prise par le poignet et a tenté de poser ma main sur son sexe en érection. Je devais y voir un « compliment », semble-t-il »).

« C’est l’effet que tu me fais », m’a-t-il dit en tirant ma main vers son entrejambes », raconte Mme Locke dans son blogue le 27 mai 2014. « J’étais outrée et horrifiée. Ce n’était pas ce que je considérais comme un compliment. »

« Mon histoire remonte à plus longtemps; c’était un incident fâcheux, mais qui est devenu plus universel », indique Beth Ann Locke aujourd’hui. « À l’époque, j’étais une mère monoparentale sans système de soutien. Et mon rapport hiérarchique était totalement dysfonctionnel. »

L’incident d’inconduite sexuelle dont a été victime Mme Locke a été publié dans un numéro du magazine Advancing Philanthropy en octobre 2017, tout juste avant qu’éclate au grand jour l’affaire Harvey Weinstein. À la Conférence sur la collecte de fonds de l’AFP de 2018 tenue à La Nouvelle-Orléans, Beth Ann Locke a fait une présentation intitulée Sexual Harassment and Bullying – Is the Nonprofit Sector Safe for All? (Harcèlement sexuel et intimidation – Le secteur sans but lucratif est-il sûr pour tous?).

*

Élise Martin se rappelle que dès sa première journée de travail, son chef de service se faisait un devoir de venir la voir chaque jour dans son bureau. Il disait que ce contact quotidien permettait d’assurer une orientation sans heurts.

« Mais au fil du temps, il a continué à venir me voir à mon bureau presque chaque jour », poursuit Mme Martin. « Il m’a déjà dit durant une réunion que nous devrions réserver une heure par semaine simplement pour échanger sur nos valeurs, idées et points de vue communs, tant au travail qu’à l’extérieur du travail. »

« Avec le recul, je me rends compte que son comportement était flagrant. Jamais personne ne s’était autant intéressé à moi et à mon travail. Il me posait des questions judicieuses et complimentait sans cesse mon travail. Je me disais, il me semble que ce n’est pas la première fois. Il m’a déjà complimentée. J’avais l’impression d’être en formation. Un jour, faisant référence à une réunion de groupe tenue environ un mois plus tôt avec un donateur pour discuter d’éventuelles possibilités d’investissement, il m’a dit qu’il était un private dancer. »

Élise Martin a fait part de ce commentaire à son mari, qui a répondu « Mais d’où sort-il tout ça? Il faut avoir de la pratique pour connaître ce genre de phrases ».

(Un private dancer est un genre de prostitué ou de danseur nu qui accorde des faveurs sexuelles dans un cadre privé.)

Pendant ses deux premières années de travail chez son nouvel employeur, Élise Martin a traversé des hauts et des bas. Elle dirigeait le programme de développement, qui était fondé sur l’adoption de nouvelles approches, en collaboration avec le chef de service. Pendant tout ce temps, ce dernier cultivait un environnement de travail hautement sexualisé et se montrait émotionnel avec elle – allant même jusqu’à verser des larmes – alors même qu’il l’appuyait dans son travail.

« Je sais exactement à quel moment il a dépassé les bornes », indique-t-elle.

« Nous tenions toutes les deux semaines une réunion du conseil d’administration en présence des cadres supérieurs de tous les services. Après l’une de ces réunions, je suis retournée à mon bureau. Je portais ce jour-là une tunique avec un col en V et des leggings. J’étais debout derrière mon bureau et lorsque je me suis penchée, une partie de mon sein droit était visible. Le chef du service était là… il a regardé ma poitrine, a baissé les yeux vers ses parties génitales, a relevé les yeux sur ma poitrine et les a baissés de nouveau vers ses parties génitales avant de me parler comme si de rien n’était. »

À la même époque, des donateurs et bénévoles avaient des conduites inappropriées.

« Un jour, poursuit Mme Martin, un bénévole est venu me voir les poings serrés levés devant lui. Je me suis dit il faut que je gère ça, et je l’ai fait. À la fin de la discussion, nous nous sommes fait l’accolade et avons convenu que la coutume française de se saluer en se faisant la bise sur les deux joues était acceptable. »

Ce comportement inapproprié était devenu chose courante.

« Lors d’une réception pour les donateurs, un autre bénévole m’a présentée comme sa femme. Puis, après la réception, j’ai demandé à mon chef de service s’il était heureux de la façon dont la soirée s’était déroulée, ce à quoi il a répondu qu’il l’était et qu’il pourrait “me le démontrer physiquement si je voulais”. Il m’a fallu quelque temps pour voir clair, mais j’ai fini par comprendre que je travaillais dans un milieu très sexualisé. »

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Sarah Lyon, CFRE, qui siège au conseil d’administration de la Fondation canadienne pour la philanthropie de l’AFP depuis deux ans et travaille à Halifax, est préoccupée par ce que subissent les femmes qui œuvrent dans le domaine de la collecte de fonds depuis quelque temps.

« Lors d’une conférence à laquelle j’assistais, une jeune femme a demandé ce qu’il fallait faire si l’on se sentait un peu intimidé en présence d’un chef de direction », raconte-t-elle. « On lui a répondu “tu pourrais faire les yeux doux”. »

Mme Lyon estime que des commentaires de ce genre sont inappropriés et alimentent le stéréotype voulant que les femmes usent de « stratagèmes sexuels » ou de leur charme pour amasser de l’argent. Les résultats du sondage de l’AFP et Chronicle of Philanthropy ne l’ont aucunement étonnée.

Elle est également préoccupée par le fait que les femmes qui sont victimes d’inconduite sexuelle refusent – ou ont peur – d’en parler, par crainte de nuire à leur carrière et à l’organisme pour lequel elle travaille.

« Il y a tellement de victimes de harcèlement dans notre secteur », poursuit Mme Lyon. « Presque toutes les collectrices de fonds en parlent. Certaines ont des stratégies comme “ne jamais se retrouver seule avec un donateur” ou “toujours rencontrer les donateurs dans un lieu public”. C’est triste de savoir que des femmes luttent au quotidien sans jamais rien dire. Elles ne veulent surtout pas nuire à l’organisme de bienfaisance pour lequel elles travaillent. »

Sarah Lyon souhaitait que l’on aborde ces questions au grand jour au sein de l’AFP. Elle a donc approché Sheena Greer, une rédactrice et facilitatrice qui travaillent auprès du secteur depuis de nombreuses années. Elles ont eu l’idée d’inclure au Congrès de l’AFP de 2018 tenu à Toronto un volet intitulé Tough Topics, soit une série de discussions sur des sujets qui touchent tout particulièrement les femmes et qui sont difficiles à aborder. Mme Lyon a ensuite approché la présidente du congrès, Ann Rosenfield.

Mme Rosenfield se souvient de cette demande. « Sarah Lyon m’a demandé d’ajouter à l’horaire du congrès une séance pour aborder des sujets difficiles. Je lui ai répondu qu’on pouvait lui offrir un espace sûr pour échanger, mais que ce ne devait pas avoir un rôle de “thérapie”. On s’est assuré de réserver une pièce exclusivement à cet effet. Mon travail consistait à acquiescer à la demande et à m’assurer que le tout se déroulerait comme il se devait. »

Une séance intitulée Fundraising, Feminism and Disruption: Stories, Conversations and Creating True Change Together, animée par Beth Ann Locke, Jen Love, Beate Sorum et Mimosa Kabir, a permis à des femmes de « se libérer » des mauvaises expériences qu’elles refoulaient au dedans d’elles.

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Liz LeClair a assisté aux discussions de la séance Tough Topics au Congrès de 2018. C’est ce qui est à l’origine de sa décision de raconter son histoire publiquement.

« On y a abordé des sujets très difficiles et on a beaucoup parlé des comportements inappropriés. Je me disais, ma foi, je sais déjà tout ça. Et ça peut sembler un peu fou pour quelqu’un de 39 ans. Puis, soudainement, survient le déclic, ou l’éveil. »

À la suite de sa participation à la séance Tough Topics et après avoir entendu un conférencier de séance plénière parler du fait que les personnes qui en ont le privilège doivent s’exprimer, Liz LeClair est rentrée à Halifax avec une mission à accomplir. Elle a contacté un ami qui travaille à la CBC et lui a proposé de publier un témoignage sur l’inconduite sexuelle dont elle avait été victime. Elle a écrit et décrit bien des choses, mais la CBC a décidé de mettre l’accent sur son horrible expérience d’agression sexuelle commise par un donateur à une réception; l’article a été publié en janvier 2019.

En plus d’avoir décrit l’agression sexuelle dont elle avait été victime dans l’article publié par la CBC dans Point of View, Liz LeClair a aussi récemment écrit un article sur harcèlement (en anglais seulement) qu’elle a subi pendant près de six ans de la part d’un important philanthrope très en vue à Halifax, notamment des courriels remplis d’insinuations et de propositions à caractère sexuel.

Lors d’une allocution devant un groupe d’experts en éthique sur le thème #MeToo? Yes, Charities Too (#MoiAussi? Oui, les organismes de bienfaisance aussi), le 18 octobre 2019, Mme LeClair a raconté que le donateur lui envoyait des courriels pour lui dire qu’il était chez son physiothérapeute avec seulement une serviette autour de la taille. Quel effet cela lui faisait-il? Il l’invitait à avoir des rapports sexuels. À la fin de la journée, de hauts dirigeants m’ont dit « on fait ce qu’on peut, mais tu dois oublier ça, poursuivre ta vie et te concentrer sur les choses qui comptent, comme ton travail ».

Après une enquête sur les allégations présentées par Liz, cette dernière a demandé à un membre du conseil d’administration si l’organisme allait continuer à travailler avec ce donateur, et l’administrateur a répondu que « ses dons font plus de bien… que le tort qu’il cause… et je suis à l’aise avec cette décision ».

*

Au début de 2018, Élise Martin a réalisé que son anxiété à l’égard de son environnement de travail se transformait en dépression. Elle pleurait dans la voiture en revenant du travail et devait prendre des médicaments pour dormir.

En mars 2018, elle s’est enfin décidée à aller faire part au bureau approprié de ses préoccupations au sujet du harcèlement sexuel auquel se livrait le chef de son service. Un enquêteur a été désigné, l’a écoutée et a jugé sa plainte crédible. Mme Martin a accepté de tout formuler par écrit.

Le 31 août 2018, on lui a transmis les conclusions de l’enquête. À son grand étonnement, on concluait que la plainte n’était pas fondée en raison d’un manque d’éléments de preuve crédibles. C’était la parole de l’un contre la parole de l’autre. En outre, on estimait que le comportement du chef de service n’avait rien de sexuel.

Cette volte-face a anéanti Mme Martin.

Onze jours plus tard, elle était congédiée sans préavis ni raison valable. Le chef du service avait été promu et était maintenant le numéro deux de l’organisme. L’enquêteur chargé de sa plainte relevait de lui.

*

« J’espère que nous pouvons faire des progrès à cet égard au Canada », mentionne Sarah Lyon. « Notre industrie est composée principalement de femmes, mais nous n’occupons pas les postes de direction. »

Mme Lyon est d’avis qu’il faut continuer d’en parler et qu’il faut encourager le signalement des comportements inappropriés ou garder l’œil sur ce qui se passe dans les organismes de bienfaisance. Les gens sont muselés, directement ou indirectement, dit-elle. Ils se demandent si ça vaut le risque de perdre leur emploi ou de nuire à leur organisme.

« Avant les discussions sur les sujets difficiles (Tough Topics), nous n’étions pas mobilisées », indique-t-elle. Sarah Lyon croit cependant que « cela a assez duré. Cela nuit à notre professionnalisme, donne lieu à un roulement de personnel au sein de l’industrie et teinte le point de vue du public et des médias à l’égard du secteur. Il nous incombe donc de ne pas lâcher prise au nom des victimes qui n’osent pas ou ne peuvent pas parler. C’est par manque de mobilisation à ce sujet que je n’ai rien dit avant. Si je peux le faire aujourd’hui, c’est parce que j’ai autour de moi tout un réseau de femmes qui m’appuient. »

Mme Lyon affirme que les dirigeants ne doivent pas attendre qu’un incident survienne.

« Les comportements inappropriés existent depuis très longtemps », poursuit-elle. « Protégeons nos gens dès maintenant. Ils ne porteront peut-être pas plainte, mais au moins ils sauront qu’on les protège. »

Gail Picco est spécialiste des stratégies d’impact des organismes de bienfaisance, auteure et éditrice d’un blogue littéraire.

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